Du Handicap invisible à la situation personnelle handicapante : rencontre avec Anne Joyeau et Sylvie Moisdon-Chataigner

Ce jeudi 19 novembre 2020, près d’une centaine de personnes seront réunies lors d'une journée proposée par la chaire « Vivre Ensemble » – Fondation Rennes 1 intitulée « Du Handicap invisible à la situation personnelle handicapante : du droit au réalités managériales ». Nous sommes partis à la rencontre des deux co-organisatrices – enseignantes-chercheuses à l’Université Rennes 1, l’une en RH à l’IGR-IAE, Anne Joyeau, l’autre à la Faculté de droit, Sylvie Moisdon-Chataigner.
Anne Joyeau et Sylvie Moisdons Chataigner co-organisent l'événement

Comment est née cette initiative ?

Sylvie Moisdon-Chataigner, Maître de conférences à la Faculté de Droit et chercheur rattache à l’Institut de l’Ouest Droit et Europe (IODE) de l’Université Rennes 1 : L'idée de cette journée a germé au sein du comité de pilotage de la Chaire, le handicap étant une thématique essentielle de la Chaire Vivre Ensemble, nous souhaitions organiser une rencontre entre chercheurs et entreprises pendant la Semaine Européenne de l’Emploi pour les Personnes Handicapées (SEEPH). Nous y travaillons depuis l’édition 2019. Cette manifestation s’inscrit dans le cadre de mes recherches, qui porte sur de nombreuses questions concernant les personnes vulnérables, principalement celles en perte d'autonomie ou qui ne peuvent plus exercer leurs droits. Cela concerne les problématiques liées au vieillissement, au handicap.

Anne Joyeau, Maître de conférences à l’IGR-IAE et chercheur rattaché au Centre de Recherche en Economie et Management (CREM) de l’Université Rennes 1 : Sylvie et moi avons souhaité construire ensemble un déroulé qui croise une vision juridique que connait bien Sylvie, et une vision gestionnaire qui correspond davantage à mon profil. L'idée était d'avoir cette complémentarité dans la manière de structurer et d'organiser la rencontre. Notre défi était triple, d’abord, aménager une rencontre en distanciel – ce qui n’était pas le format que l’on avait choisi au départ, ensuite, avoir une approche interdisciplinaire -gestionnaire & juridique- et enfin réunir le monde académique et celui de l'entreprise. Opération réussie, tant du point de vue du profil des intervenants que de celui des inscrits ; près d'une centaine de personnes sont attendues – services RH d'entreprises et d'institutions, associations mais aussi enseignants-chercheurs, étudiants.

Quelles problématiques avez-vous choisi d’aborder ?

Sylvie Moisdon-Chataigner : Le contexte de la chaire "Vivre Ensemble" de la Fondation Rennes 1 nous a bien aidées. Au sein de la chaire, nous travaillons en étroite collaboration avec les entreprises qui sont partenaires. A travers ces échanges, nous avons identifié que beaucoup de questions dépassait ce que l'on considère "règlementairement" comme le handicap. On a voulu mettre le focus sur ce qui ne se voit pas et qui « handicape » le salarié dans son travail, notamment ce que l'on a nommé les "situations personnelles handicapantes". Cela correspond à toutes ces situations qui ne permettent pas d'avoir une reconnaissance de travailleur handicapé, mais qui posent des difficultés au travail. Je pense par exemple aux personnes qui sont "proche-aidant". Les entretiens qualitatifs que nous avons menés auprès des entreprises de la chaire nous ont beaucoup aidées à identifier ces problématiques.

Anne Joyeau : On a surtout voulu dépasser le périmètre du droit pour aller sur le terrain des "réalités managériales". En effet on a constaté que même si le cadrage juridique autour du handicap invisible existe, il pose quand même des difficultés dans la pratique. La réglementation juridique n’est pas forcément simple à mettre en oeuvre, la reconnaissance RQTH, sa révélation dans l'entreprise pose des problèmes managériaux. Et au-delà, la réalité des entreprises, ce sont aussi des personnes dont la place n’est pas forcément facile à trouver. Concernant les aidants, c'est très nouveau. Depuis octobre 2020 il y a effectivement une proposition d'encadrement juridique sur cette thématique, mais il y a bien d'autres situations où ça n'est pas le cas.

En quoi la chaire vous a-t-elle aidé dans la préparation ?

Anne Joyeau : Dans le cadre du volet « formation » de la chaire, les étudiants du Master 1 « Gestion des Ressources Humaines » de l'IGR ont mené une étude qui ciblait non seulement les salariés, mais aussi les managers, cela afin d'identifier les situations de fragilité rencontrées et qui ne sont pas prises en compte aujourd'hui par le droit. Les résultats de cette étude ont été présentés en septembre dernier par les étudiants aux entreprises partenaires de la chaire, et ils seront aussi restitués jeudi après-midi lors du colloque. On constate très factuellement que de nombreuses situations ne sont pas prises en compte par le cadre juridique, et quand bien même elles le sont, elles demeurent difficiles à appréhender du point de vue managérial. A l'IGR, le Master RH est directement impliqué et les étudiants ont vraiment apprécié de travailler sur la thématique des « fragilités ».

Sylvie Moisdon-Chataigner : Concernant les travaux préalables à cette rencontre prévue jeudi, une enquête a aussi été menée au sein du Crédit Agricole d'Ille-et-Vilaine, l'un des partenaires de la chaire, dans le cadre d'un stage de l'une des étudiantes du Master 2 « Situations de Handicap et participation sociale ». Son travail s'appuie précisément sur cette articulation entre des questionnaires soumis aux personnes concernées par le handicap invisible, mais aussi auprès de l'ensemble des équipes - collaborateurs et managers. Croiser les réponses entre ce que vit une personne, et la manière dont cela est perçu par son entourage professionnel est très éclairant.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le déroulé ?

Anne Joyeau : Dans la construction du programme nous avons contacté des universitaires mais aussi des praticiens qui s'intéressent à ces questions, et les quatre tables rondes proposées sont construites sur une idée de progression. Au départ il s’agira de décrire toutes ces situations - les situations de handicap invisible reconnues, mais aussi toutes les autres. Pour cela on fait intervenir un médecin du travail qui va nous expliquer les situations qu'il rencontre au quotidien. Il sera accompagné d'une psychologue clinicienne spécialiste des troubles cognitifs... donc dans un premier temps il s'agira de décrire les situations. Avec la seconde table ronde, il s’agira de mieux comprendre comment on rend visibles et reconnues ces situations dans l'entreprise -  on abordera la question du difficile passage à la reconnaissance. Plusieurs universitaires vont apporter leur expertise mais on entendra aussi le point de vue d'entreprises. Cela nous tenait à coeur que des entreprises soient présentes sur chacune des tables rondes, afin que « approches réflexives d’universitaires » et « situations pragmatiques sur le terrain » rentrent en résonance. L'après-midi sera consacré aux actions possibles, avec des témoignages de mises en oeuvre d’actions, d’actions innovantes sans occulter les difficultés rencontrées, et les manières de les lever. Nous clôturerons par une table ronde consacrée aux modes de gouvernance de l'action : il s'agit de savoir comment on fait, et avec qui dans l'entreprise. Les témoignages du terrain seront là encore précieux: le rôle des IRP, le rôle du DRH, l'implication de la direction, bref, avec quels acteurs ont met ces démarches en œuvre ? Engager ce type d’action relève d'une co-responsabilité. La partie juridique est importante mais il y a aussi toute une partie de pilotage gestionnaire et managérial, partagée dans l'entreprise, et qui est indispensable pour que cela fonctionne.

Et la suite ?

Anne Joyeau : Cette journée sera est enregistrée et sera disponible en replay sur le site de la chaire « Vivre Ensemble » - Fondation Rennes 1. Une publication des actes est envisagée au cours de l'année 2021. Les travaux sur les questions du handicap vont se poursuivre au sein de la chaire ces prochains mois, car nos études ouvrent de nouvelles pistes qu'il s'agit d'investiguer. Plus largement, à l'échelle de l'Université Rennes 1, des initiatives, soutenues par la Chaire, sont prises sur la question du handicap pour développer des sensibilisations et formations pour l'ensemble des étudiants. N'importe quel manager ou futur manager est concerné - et il y en a beaucoup à Rennes 1 car les ingénieurs, les juristes, les économistes, etc sont potentiellement de futurs managers !

Sylvie Moisdon-Chataigner : J’ajoute que ces travaux interagissent également avec les questions de santé au travail, sur lesquelles l’Université Rennes 1 a déjà constitué des groupes de travail auxquels nous serons associés.

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